Victor Serge. S’il est minuit dans le siècle.

Notes de lecture. Victor Serge, S’il est minuit dans le siècle.

Je lisais récemment une anthologie d’Enzo Traverso sur le totalitarisme (Seuil). Je me suis dit qu’il n’accordait peut-être pas l’importance qu’elle méritait au développement de la notion par la littérature.

Cette dernière a été un moyen, pour des témoins directs de dénoncer le totalitarisme (Orwell, Koestler). C’est aussi le cas de Victor Serge, un personnage passionnant: belge d’origine russe, impliqué dans des mouvements marxistes révolutionnaires, ayant fréquenté la Bande à Bonot – et ayant été jeté en prison pour cela -, et acteur de la Révolution russe.  Après la mort de Lénine, il est finalement emprisonné puis déporté en Sibérie pour avoir dénoncé la dérive dictatoriale du régime. Rolland, Alain, Malraux se battent pour sa libération, et il finit sa vie au Mexique.

« S’il est minuit dans le siècle », publié en 1938, est un roman tiré de son expérience de déportation et de sa réflexion sur les méandres de la Révolution. Plusieurs personnages, dont Kostrov, un professeur d’histoire de la Révolution spécialiste de la France, sont envoyés en Sibérie. Koulaks, contre-révolutionnaires, voleurs, tous se retrouvent dans ce village isolé.

« De quoi, on t’accuse, cela ne nous regarde pas. Je dirais même que cela ne te regarde pas toi-même. Le pouvoir fait ce qu’il veut quand il nous fout en prison, des pauvres bougres, on en est tous, c’est ce qu’il y a de plus malheureux dans l’histoire ».

En effet, Kostrov comprend que toute révolution finit par manger ses enfants, parce qu’elle justifie le présent par le futur. Cette question du pouvoir absolu est celle qui va obséder les dénonciateurs du totalitarisme, comme Hannah Arendt (d’ailleurs, cet été, Michel Onfray consacre une partie de son cours sur France Culture sur Arendt et la Révolution). Comme l’écrit Serge:

« Maintenant, c’est la question du pouvoir qu’il faut poser … d’un pouvoir comme il n’y en a jamais eu, d’une force sans nom, sans fond, impitoyable et généreuse. D’abord impitoyable, souffla Matiouchenko; pour nettoyer la terre. Nous serons bons ensuite, il sera encore temps … »

De ce point de vue, il est proche du personnage de Roubatchov dans « Le zéro et l’infini » de Koestler, il en a le cynisme. Et celui-ci se retrouve à tous les étages du pouvoir. Aujourd’hui, jour du 75e anniversaire du pacte Molotov Ribbentrop par lequel Hitler et Staline se sont partagé la Pologne et les Etats baltes le 23 aout 1939, il est passionnant de constater que Victor Serge prévoyait le rapprochement de Berlin et Moscou, quand les communistes européens s’illusionnaient sur la solidité de l’alliance anti-fasciste:

Il y a de singulières correspondances entre ces dictatures. Staline a fait la puissance d’Hitler en éloignant les classes moyennes du communisme par peur de la collectivisation forcée, de la famine, de la terreur contre les techniciens. Hitler, en faisant désespérer l’Europe du socialisme ferait la puissance de Staline … Les fossoyeurs sont faits pour s’entendre. Des frères ennemis. L’un enterre en Allemagne une démocratie avortée, fille d’une révolution avortée. L’autre enterre en Russie une révolution victorieuse, fille d’un prolétariat trop faible et livrée à elle-même par la reste du monde. Tous deux mènent ce qu’ils servent, bourgeoisie en Allemagne, bureaucratie chez nous, au cataclysme. »

Au final, un très beau livre, très humain et dans la veine des grands romans russes, de leurs personnages flamboyants, du destin qui les écrase, de leur volonté de vivre en dépit de tout. Un livre aussi qui annonce les terribles événements du siècles. En fait, il n’était pas encore minuit. En 1938 quand est publié le livre de Victor Serge, il était minuit moins cinq.

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