Grande Guerre, Europe et coquelicot ambigü

Il y a quelques jours, je trouve sur Facebook, sur le forum « memory at wars« , animé par le professeur russe Alexandre Etkind, une annonce pour une conférence en mémoire de la Seconde Guerre mondiale en Ukraine. Et, je suis frappé par l’affiche, elle utilise le « poppy », le coquelicot britannique souvenir de la Première Guerre mondiale. En creusant un peu, on découvre toute la variété de conflits symboliques que génère son exportation. 

Incompréhensions chinoises

 

C’est tout d’abord intéressant de noter comment ce symbole britannique de la Grande Guerre s’est peu à peu mué en symbole du souvenir de toutes les victimes britanniques dans les conflits du XXe siècle. En effet, il reste éminemment populaire, au point que David Cameron s’est retrouvé en conflit avec les autorités chinoises lors de son voyage à Pékin à l’automne 2010. Ces dernières étaient hostiles au port du coquelicot par le Premier Ministre, car elles étaient inquiètes que cela soit interprété dans un contexte chinois à une marque de support à la dissidence et à un rappel des événements de la place Tien an Men de 1989. Pourtant, Downing Street a tenu bon, et le symbole a été porté pendant toute la visite. 

cameron china

 

Tout cela laisse à penser que ces symboles commémoratifs nationaux sont toujours réinterprétés lorsqu’ils s’exportent. Et c’est pour cela que l’annonce de cette conférence ukrainienne me frappait, puisqu’elle reprenait le code-couleur britannique de la Grande Guerre dans un contexte post-soviétique et appliqué à la Seconde Guerre mondiale. 

Les couleurs de la discorde

Voici donc l’affiche en question. 

afisha1veresnya

Une réaction immédiate d’un des participants du forum fut de souligner que le code couleur noir et rouge était surtout une manière de rappeler aux Ukrainiens et aux Russes les couleurs du drapeau de l’Armée Insurrectionnelle Ukrainienne (UPA), qui participa à une lutte de libération ukrainienne contre les Soviétiques, les Allemands, les Polonais, en s’alliant tour à tour aux uns et aux autres. Elle est particulièrement célébrée par les Ukrainiens les plus nationalistes et quand la coalition Orange gouvernait l’Ukraine, son chef Stepan Bandera, a été proclamé héros national en 2010, malgré les protestations de la Russie, d’associations juives et d’un grand nombre de russophones d’Ukraine. Cette distinction a été annulée en 2011. Mais les rassemblements de commémoration de l’UPA restent encore particulièrement vivaces comme le montre cette photo du 69e anniversaire de l’UPA au centre de Kiev. 

1318620976-69th-anniversary-of-the-ukrainian-insurgent-army--kiev_873408

 

A l’inverse, en Russie même se développe, depuis 2005 et le 60e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, le culte du ruban de Saint-George, orange et noir, décoration de l’époque de Catherine la Grande qui occupe de plus en plus l’espace public et qui est aussi largement utilisé en Ukraine.

Symboles exportés, symboles oubliés

On assiste donc à une réutilisation de symboles nationaux dans d’autres contextes, « coquelicot banderisé » contre ruban de Saint-George en Ukraine, mais aussi internationalisation du coquelicot dans le contexte européen plus large. Ainsi, c’est ce symbole qui a été mis en avant par la Commission européenne pour célébrer le début de la Grande Guerre. 

THUMB_I090904INT1H

 

Et affiché sur le fronton du Berlaymont, son siège au coeur de Bruxelles. 

De leur côté, les autorités françaises ont remis au goût du jour l’équivalent français du coquelicot, le bleuet. Ce symbole de la Grande Guerre, largement diffusé en France après 1918 était peu à peu tombé dans l’oubli. Il a été ressorti discrètement par Nicolas Sarkozy lors des célébration de 2008 à Verdun, au moment de la Présidence Française de l’UE, et porté à la fois par le Président, le Prince Charles (qui portait coquelicot et bleuet) et par les autorités européennes (Président de la Commission, Haut Représentant et Président du Parlement européen). Pourtant, ce symbole reste méconnu des Français, si bien qu’en novembre 2012, François Hollande, qui portait un bleuet plus important, a suscité les questionnements des journalistes. 

François-Hollande2On constate donc que les symboles commémoratifs nationaux circulent d’un pays à l’autre, ou sont remis au goût du jour en fonction des contextes politiques du moment, suscitant réinterprétations et débats. 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s