Jünger et le sens problématique de la Grande Guerre

Un livre sur la Grande Guerre, écrit par un Allemand ayant aussi participé à l’occupation nazie de Paris, préfacé par un Maréchal français à la fin des années 1950 et dédié aux Anciens combattants français, voilà tout le paradoxe des Orages d’acier de Jünger. Un ouvrage essentiel sur la Grande Guerre, mais qui pose la question du sens de celle-ci dans le monde contemporain.

Ernst Jünger a été l’un des combattants allemands les plus célébrés de la Grande Guerre. Il a été l’un des seuls 14 lieutenants décorés de l’Ordre du Mérite de Frédéric II par le maréchal Hinderburg, qui trouvait qu’il était dangereux de conférer une telle distinction à un jeune homme de 23 ans et demi.

Jünger n’a pas seulement été un soldat du rang maintes fois blessé au combat, dans la bataille de la Somme puis en Lorraine, c’est aussi l’un des plus importants écrivains allemands du siècle. Les Orages d’acier, livre dans lequel il raconte sa guerre de 14, est un témoignage extrêmement fort: témoignage de la guerre des tranchées, du dépassement de l’homme par la technique (les bombardements continuels tonnent tout au long des pages) et de la camaraderie d’une Allemagne unie depuis 1871, mais qui se découvre tout autant au front que la France de 1914.

Il raconte une guerre loin des clichés d’une compréhension des combattants au-delà des lignes. Jünger n’a pas la haine des Français, il parle parfaitement cette langue, aime le pays, comme il le montrera lors de la Seconde Guerre mondiale. Mais il ne sombre pas dans les images d’Epinal des célébrations de Noël 1914 qui cachent la forêt d’une guerre meurtrière.

Le jour de Noël, nous perdîmes un homme de la troisième section, une balle dans la tête. Juste après, les Anglais tentèrent un rapprochement amical en haussant sur un parapet un arbre de Noël, que nos hommes, furibonds, balayèrent en quelques coups de feu, auxquels les tommies répondirent par des grenades à fusil. Notre fête de Noël fut donc célébrée de manière inconfortable.

Il décrit la grande méchanceté avec laquelle ses compagnons, au moment de la retraite, équipent le camp avec toutes sortes de pièges mortels, des fils déclencheurs de fusils, des bombes qui explosent une fois que l’acide a assez rouillé leur enveloppe. C’est au coeur de l’horreur de la Grande Guerre que le lecteur est plongé, épaule contre épaule avec les hommes de troupes. Au final, c’est une image particulièrement saisissante de la guerre qui apparait dans les mots extrêmement bien choisis d’un Allemand. Celle d’une guerre où Dieu lui-même ne peut plus rien:

« Que le bon Dieu fasse venir le soir, le matin viendra tout seul ».

C’est Tebbe, un compagnon d’Ernst Jünger, qui lui lance cette phrase en sortant de la tranchée, et qui meurt deux phrases plus tard.

Jünger raconte aussi la vie à l’arrière, l’organisation de la campagne, les hôpitaux, le ravitaillement. Il se plait à décrire ses contacts avec les Français ou les Belges, souvent chaleureux. Il relate les moments de répit, ceux où il peut se consacrer à la lecture et à l’écriture.

En relisant ce livre important, on se demande ce qui reste de la Grande Guerre: cette dernière a totalement disparu sous le voile de mort de la Seconde Guerre mondiale, la culpabilité indiscutable des Allemands dans la seconde rejaillissant sur la culpabilité discutable des Allemands dans la Première. D’une certaine façon, Raymond Aron avait raison de dire que dans cette guerre, les combats ont généré l’idéologie: les Allemands n’étaient certainement pas présentés comme des barbares en Angleterre avant 1914. La guerre pour la terre est devenue la guerre pour la civilisation, comme on l’a écrit sur les médailles de Verdun. Et partant de là, la question du sens véritable de la Grande guerre se pose toujours aujourd’hui.

Il est peut-être donné non pas à l’issue de la Première, mais de la Seconde Guerre mondiale par un combattant des deux guerres, dans sa préface à l’édition française:

Le potier donne de ses deux mains sur son tour une forme à l’argile. De même, les deux adversaires ont modelé le visage de l’avenir. La vérité demeure cachée tant que dure le combat, mais elle parait aux yeux quand les passions se sont dissipées.

 

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